2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 15:43

La chance aux chansons, une certaine idée de la France :

Programme chéri des retraités nostalgiques, «La chance aux chansons» fut un incontournable des après-midi de TF1 (jusqu'en 1991) puis de France 2. Sa cohérence, son efficacité, ses astuces, son mauvais goût parfois reposaient avant tout sur son animateur vedette : Pascal Sevran. Il fut le seul à imposer et faire durer un tel programme sur les écrans français. Né en 1945, celui qui s'appela longtemps Jean-Claude Jouhaud posséda toute sa vie la nostalgie d'une époque dont il ne connut que les derniers feux et les souvenirs radiophoniques.

Issu d'un milieu modeste, il eut pour parents adoptifs la chanteuse Mireille et le philosophe Emmanuel Berl. La première fit son éducation musicale (il ambitionnait de devenir le nouveau Bécaud), le second, sa formation intellectuelle (il se voulait un héritier de Jouhandeau). Curieux cocktail, qui le vit en même temps écrire des chansons pour Dalida (Il venait d'avoir dix-huit ans) et recevoir le prix Roger-Nimier 1979 pour son premier roman, Le Passé supplémentaire. Reste que la carrière littéraire de Sevran fut totalement éclipsée, phagocytée, dévorée par son succès télévisuel. Ce qui était censé être un programme court de 12 minutes, remplaçant l'émission «Ces chers disparus», allait devenir l'un des rendez-vous favoris du public français.

 Tout le monde se rappelle ses vestes blanches ou gilets bleu ciel ; ces décors pastel avec voilages et champagne ; ce public entre deux âges, la chemise hawaïenne ouverte au nombril, le regard désincarné, façon Musée Grévin. À croire qu'il était le seul être vivant sur un plateau moribond, Sevran. Le démiurge d'un monde factice, par et pour lui pensé, qui ne vivait que lorsqu'il prenait le micro. Si l'on s'aventure sur Dailymotion ou sur YouTube, on est effaré d'un tel décorum doublé d'un tel aplomb. Aujourd'hui, personne n'oserait annoncer ainsi quelque obscur chanteur, l'œil (sincèrement) humide : «Nous retrouvons maintenant Frédéric Strouck, l'un des grands chocs de cette année.» Réduire Sevran à un meneur de revue aux Hespérides est toutefois un mauvais procès. Défenseur des petits et des obscurs, il fut même à l'origine de quelques fières gloires. C'est sur son plateau qu'en 1984 le quasi-inconnu Patrick Bruel chanta pour la première fois Marre de cette nana-là. L'année suivante, une redoutable Québécoise, fagotée comme l'as de pique, avec chignon en choucroute, robe de satin et denture en espalier, roucoulait ses cantilènes sans savoir qu'elle serait un jour star mondiale : Céline Dion. 

À «La chance aux chansons», la surprise était souvent au rendez-vous : Francis Lemarque chantant L'Air de Paris en duo avec Jean-Luc Lahaye ; Sevran accueillant Mady Mesplé d'un baisemain théâtral ; Guidoni reprenant Damia ; André Verchuren succédant à Marie Laforêt ; Chantal Goya faisant son come-back dans Petit Papa Noël… À côté de la grisaille générale, ce programme offrait une éclaboussure de couleur, une saine gifle de ringardise. Il n'est qu'à voir les cataractes d'imitations qu'elle a générées. Dans «La télé des Inconnus», Bernard Campan (veste bleue, perruque blonde) accueillait Gertrude Ballu, la créatrice de «Paris, fais-moi Guili» et de «Le Maréchal a bien raison». Impossible de finir l'émission : le public et les artistes mouraient de vieillesse les uns après les autres !
Homme-orchestre autant qu'homme d'affaires, Sevran avait compris qu'une telle émission ne pouvait tenir sans un pilier inébranlable : lui-même. Il a donc élaboré un programme à son image : paradoxal et éclectique, réactionnaire mais curieux, kitsch et pourtant raffiné. Sans lui, l'émission aurait flanché en deux mois. Grâce à lui, elle est devenue un must de la mémoire télévisuelle.

À côté de «La chance aux chansons», OSS 117 c'est du Jean-Marie Straub, du Robert Bresson. Pendant dix-sept ans, cette émission fut un cas unique à la télévision française. Jamais on n'aura à ce point défendu la kitscherie assumée et la ringardise intelligente. Du 26 mars 1984 au 22 décembre 2000, «La chance aux chansons» porta le flambeau d'une certaine idée de la chanson française, en marge des grands courants contemporains. Combien de vieilles gloires firent ici leurs derniers tours de piste, fussent-elles claudicantes ? À l'heure où la France dansait le smurf, Georgette Lemaire et Georgette Plana célébraient les valeurs du caboulot et du petit vin blanc. Tandis que Jeanne Mas et Desireless enflammaient la génération Mitterrand, Georges Guétary, grimé comme un totem, ondulait Monsieur Carnaval parmi des palmiers en plâtre. Et que dire de Rina Ketti, gloire vibrante de l'Occupation, qui chantait en play-back Sombreros et mantilles… sur son propre enregistrement de 1938 ?
Une placette à Montmartre. Un lampadaire. Le soleil se couche sur les toits de Paris. Un couple valse près d'un balcon ; un autre s'enlace chastement. Les hommes sont gominés, en chemise rose ; les femmes portent des chignons et des jupes longues. Des projecteurs s'allument. Une nymphe apparaît dans la pénombre ; une voix naît du silence. Épiphanie : Jackie Sardou chante «Ah ! c'qu'on s'aimait tous les deux…»

Plus subtile, la parodie des Nuls pour leur inégalable «TVN 595». Dans une atmosphère Michou et Village People (jeunes messieurs en casquette et fond de teint assis à des tables de bar), Bruno Carette rendait un hommage aux discours agricoles de la IVe République. Et que dire de l'imitation potache mais hilarante de Gérald Dahan, surjouant les tics nerveux de Sevran (encore plus marqué que Malraux), ahanant des «ooooh ! aaaaaah ! on est bieeeeen !» avant de rappeler avec grivoiserie : «Les jeunes talents, je serai toujours derrière…» ?

La caricature est lourde, mais le personnage était haut en couleur. On trouve sur Internet des extraits des répétitions de son émission qui valent leur pesant de nougat. Souvent tyrannique, Sevran panique que l'on voie son mauvais profil ; il tonne : «Je vois toujours cette brune derrière moi ; la blonde : rentrez dans le champ !» ; il se retourne vers un éphèbe engoncé dans un polo jaune moulant : «Serre les jambes et aie l'air intelligent…» Une mine pour les imitateurs ! Mais qui aime bien châtie bien, car Sevran était adoré. Lorsque, à la fin 2000, France 2 annonça la suppression de «La chance aux chansons», le plébiscite fut presque immédiat. La chaîne reçut aussitôt des milliers de lettres. Les retraités orphelins refusaient de perdre le gendre idéal de leurs après-midi de solitude. Au diable le jeunisme, dès le 16 septembre 2001, «Pascal» était de retour pour «Chanter la vie», jusqu'en août 2007.

Usé par la maladie et une sotte polémique issue de son journal intime, l'animateur allait pourtant mourir le 20 mai 2008, dans son terroir limougeaud. On voit mal qui pourrait prendre sa succession. Ce n'est peut-être pas la peine. «Il n'y aura plus jamais d'émission comme celle-là, constate amèrement Gérard Marchadier, le premier réalisateur de “La chance aux chansons”. Pascal ne la faisait pas par goût, bien qu'il adorât la chanson française, mais pour ceux qui la regardaient. Un jour, on nous a dit que l'émission allait être diffusée à 16 heures. Pendant quelques secondes, nous nous sommes demandés qui regardait la télévision à cette heure. Évidemment, c'était des gens à la retraite, il fallait donc leur faire plaisir. Aujourd'hui, la télévision fait des émissions pour ceux qui ne la regardent pas.»

Par Nicolas d'Estienne d'Orves - Le Figaro - 17/09/2009

commentaires

ANNIE 03/10/2009 11:16


Comme c'est facile de revisiter une émission 25 ans plus tard...Qu'écrira t-il dans quelques années sur ce que l'on nous propose aujourd'hui ? Il est pertinent de préciser qu'aujourd'hui les
émissions de TV sont faites pour les jeunes. Qu'en restera t-il demain ?
Je me pose une question , ce jouranliste lisait-il P. Sevran avant qu'il ne soit connu comme animateur TV , Moi si.Ses pairs lui reconnaissait un certain talent. Leur jugement m'intéresse davantage
que le sien. Cela me parait un peu facile d'occulter l'oeuvre d'un homme en se référant uniquement à une émission, certes démodée, mais qui plaisait aux téléspectateurs.


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