1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 20:50

En écho à la propre histoire sentimentale de la chanteuse, mais aussi à l'affaire Gabrielle Russier, ce tube apparaît comme un signe du destin.

Elle venait d'avoir quarante et un ans. Plus de deux fois dix-huit ans, lorsque, le 17 janvier 1974, sortit ce disque phénoménal, sur lequel figuraient deux chansons qui allaient encore accélérer la carrière d'une artiste pas tout à fait taillée pour la gloire et la lumière. Qui se souvient qu'à côté de Gigi L'Amoroso figurait Il venait d'avoir dix-huit ans, deux tubes qui amplifièrent la renommée d'une chanteuse déjà au zénith ?

 

Dalida était belle, elle avait acquis au fil du temps une assurance certaine sur les scènes des music-halls et des théâtres où la conduisaient de longues tournées. Elle s'imposait aussi sur les plateaux de télévision, ravissante, sensuelle, assez à l'aise avec tout ce qu'exige de comédie l'art de la chanson. Rayonnante et faite au tour, affectionnant les fourreaux et les décolletés qui mettaient en valeur sa plastique de petite déesse au format de Tanagra, Dalida cachait son chagrin. Elle s'exprimait peu, fuyait les rencontres avec les journalistes et même les compositeurs et paroliers qui rêvaient qu'elle interprète une de leurs chansons.

Lorsqu'un soir de 1973, Pascal Auriat et Pascal Sevran se retrouvèrent à dîner chez la star qu'on disait alors inaccessible, rue d'Orchampt, à Montmartre, ils ne pensaient pas du tout à lui proposer ce qui allait devenir l'un de ses plus grands succès, Il venait d'avoir 18 ans.

Ils n'auraient jamais osé. Ils avaient d'ailleurs pensé à quelqu'un d'autre lorsqu'ils l'avaient écrite ensemble. Mais ce soir-là, Iolanda Cristina n'a le cœur à rien. Rien ne lui plaît, elle écarte d'un geste las toutes les propositions des amis qui ont pourtant dix chansons dans leur besace. À l'époque, le répertoire de Dalida est plutôt du côté de la grande chanson populaire. Elle a rêvé d'être comédienne, de faire du cinéma. Elle ne sait pas encore qu'elle deviendra la plus mélodieuse des tragédiennes. Elle a baigné dans un univers musical. Son père, qui mourra très jeune (1904-1945), est premier violon à l'Opéra du Caire. Elle sait chanter, elle a une très bonne oreille. Mais c'est sa beauté qui frappe d'abord et c'est en devenant Miss Égypte 1954 qu'elle connaît les premiers feux de la célébrité… Elle tourne quelques films de série B avant de venir à Paris. Dans sa famille, on a toujours eu le culte de la France et ses rêves sont aussi brillants que la Ville lumière.

Intelligente et volontaire, elle comprend très tôt que le 7e art n'est pas pour elle. Le temps est aux blondes solaires et sensuelles comme Brigitte Bardot. À la Villa d'Este, elle chante et Bruno Coquatrix va la repérer. Elle se fait alors appeler Dalila. Le patron de l'Olympia lui propose de participer à un concours de jeunes talents. Dans la salle, il y a Eddie Barclay, mais surtout Lucien Morisse, subjugué immédiatement par cette Cléopâtre rieuse. En août 1956 sort son premier disque, une reprise d'Amalia Rodrigues. Mais il faudra attendre Bambino, et les rotations intensives sur les ondes d'Europe 1, pour que celle qui se nomme désormais Dalida soit enfin reconnue.

Près de vingt ans passent. La gloire est au rendez-vous, mais sa vie personnelle est profondément tragique. C'est comme si Iolanda avait répété avec des hommes plus âgés qu'elle la première blessure, celle de la disparition prématurée de son père. Autour d'elle, les hommes se suicident.

 

Dalida, à Paris, en mai 1985. (AFP)
Dalida, à Paris, en mai 1985. (AFP)

 

En 1973, lorsque les deux jeunes Pascal, Sevran et Auriat, lui proposent timidement Il venait d'avoir dix-huit ans, qu'ils ont écrite avec Serge Lebrail, elle sait qu'elle ne doit pas refuser ce qu'elle prend pour un signe. En 1967, alors qu'elle vient de rater un suicide après que l'homme qu'elle aimait, Luigi Tenco, s'est tiré une balle dans la tête, elle a une aventure avec un jeune étudiant romain, Lucio… Il a à peine 18 ans. Elle n'en a que trente-quatre. Elle est enceinte. Choisit d'avorter. L'opération la rend stérile. C'est à cette tragédie-là qu'elle pensera en chantant cet impossible amour. Elle a en tête aussi - elle le dira à quelques proches - l'affaire Gabrielle Russier. Ce professeur de trente ans eut une aventure avec un de ses élèves, fut condamnée et se suicida. Interrogé lors d'une conférence de presse, le président Pompidou avait cité Eluard. «Comprenne qui voudra, moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés.» Ces mots eurent un retentissement profond pour Dalida.

Mais elle n'avait pas imaginé l'écho inouï de la chanson devenu aujourd'hui l'un des tubes préférés des cabarets et des travestis. En 1974, Il venait d'avoir dix-huit ans est numéro 1 dans neuf pays et son interprète, qui l'a enregistrée en plusieurs langues, reçoit énormément de récompenses: Académie du disque Charles Cros, Oscar mondial. Le texte de la chanson, qui commence par «Il venait d'avoir dix-huit ans/Il était beau comme un enfant/Fort comme un homme», cite la grande référence des amours des femmes mûres avec de très jeunes gens, Le Blé en herbeLe roman de Colette(1932), le film de Claude Autant-Lara avec Edwige Feuillère et Pierre-Michel Beck (1954) sont d'évidentes références, à l'époque. Aujourd'hui, on parle de «cougars», terme qu'aurait haï Iolanda.

Demeurent pour toujours deux minutes cinquante d'une mélodie entêtante et, accessibles sur Internet, plusieurs interprétations filmées de Dalida, bouleversante et digne, «J'ai mis de l'ordre dans mes cheveux,/Un peu plus de noir sur mes yeux,/Par habitude,/J'avais oublié simplement/Que j'avais deux fois 18 ans.»

Le Figaro.

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